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Une peninsule dans le nord (par Linda Christanty)

Posted in Fiction by Linda Christanty on 06/01/2009

LORSQUE son père se rendit à Izrail1 cette nuit-là, elle faisait l’amour avec une péninsule obscure dans le nord. Elle sentait son monde s’emplir de claquements d’aile d’aigle et d’une pluie ininterrompue de flèches de feu, pas comme la mort qui est tout mystère avant d’arriver enfin.

LORSQUE son père se rendit à Izrail1 cette nuit-là, elle faisait l’amour avec une péninsule obscure dans le nord. Elle sentait son monde s’emplir de claquements d’aile d’aigle et d’une pluie ininterrompue de flèches de feu, pas comme la mort qui est tout mystère avant d’arriver enfin.

Avant que la douleur ne culmine là-bas en bas, elle rouvrit les yeux, regarda le visage de l’homme. Tellement doux. Tellement enfantin. Elle souhaita soudain se livrer entièrement à lui, maintenant, puis se transformer en air pour demeurer dans son sang et dans ses poumons.

Lorsque ses doigts touchèrent le dos de l’homme, elle n’avait plus peur. Elle avait déjà dépassé avec lui les limites de l’inimaginable. Désormais, tout ce qui était compliqué n’était plus que nœuds défaits et elle  continuerait à penser ainsi.

Son père, c’était des bribes de souvenirs d’un pays dont elle ne connaissait que le nom et les frontières sur la carte du monde, dans le nord. Le mot « nord » semblait les lier intimement, elle et cet homme qui, comme son père, avait été jeté dans un lieu où aucun d’eux n’avait jamais souhaité se rendre. Elle ne pourrait jamais oublier ni l’un ni l’autre : l’amour de son père pour elle et son amour pour cet homme. Les deux étaient éternels, irremplaçables, comme toutes les « première fois ».

Sur le sol, elle vit la chaîne en or de l’homme qui gisait comme un serpent mort. Ses maillons étaient carrés, comme son pendentif. Pourtant, elle la laissa là, sans la moindre envie de la ramasser et de la poser sur la table. Elle fut soudain envahie de tristesse parce qu’elle avait rencontré quelque chose qui n’avait absolument aucun lien avec elle. Comme une hélice d’avion sur une montagne enneigée : les deux formaient une composition improbable, mais la catastrophe avait fait se rencontrer cette chose et ce lieu d’une manière désormais inévitable. Maintenant elle se sentait comme la montagne enneigée, quelque chose de passif à qui il était arrivé un accident.

Les lumières de la ville dehors formaient une fine ligne lumineuse verticale qui divisait les rideaux de la fenêtre précisément en leur milieu. Lentement, elle prit sa longue robe blanche parsemée de petites fleurs noires en coton, douce et légère. Elle l’enfila très vite puis se rappela que cette nuit tout le monde était en train de veiller à l’hôpital.

L’homme se leva en s’étirant du lit en désordre semblable à un bateau naufragé dont la voile trempée gisait en tas, tout en parlant français, une langue qu’elle ne comprenait pas, peut-être qu’il se parlait à lui-même, peut-être qu’il s’adressait vraiment à elle. Lorsqu’il eut pris conscience du silence qui se prolongeait, l’homme sourit et passa à l’anglais qui se transforma aussitôt en murmure.

« Si on commandait à dîner maintenant ? Je suis vraiment quelqu’un qui aime manger. Les médecins disent que j’ai un problème de cholestérol, mais ce ne sont que des paroles de médecins. » Là-dessus, il cligna de l’œil.

Ses yeux d’un brun sombre luisaient comme du marbre, avec leurs cils noirs recourbés, semblables aux yeux de son père mais avec un éclat tout à la fois rieur et coquin.

Elle répondit « bien sûr », puis se saisit du menu sur la table, elle n’avait pas encore remis son slip. De sous le tas formé par la chemise et le pantalon de l’homme sur le côté du lit dépassait un tissu noir orné de dentelle qui faisait partie intégrante d’elle-même et de nombreuses autres femmes de la moitié orientale du monde et de ce pays, femmes prises au piège du patriarcat ; un mot bien peu poétique pour de la poésie. Elle redevint aussitôt sensible aux signes, comme quand elle étudiait le cinéma et la sémiotique, la première semaine, à l’université, il y avait presque deux ans. Un train, une tour, un cigare, une plage, un feu de camp, un corbeau, les couleurs étaient autant de signes qui lui parlaient immédiatement. Le monde moderne faisait de la lecture des signes une science tandis que le monde ancien l’appelait divination : déchiffrer ce qui était caché à partir des réalités présentes sous nos yeux.

Elle aimait les signes. C’était comme un jeu. Une devinette.

La semaine dernière, elle avait rendu visite à son père à l’hôpital. Sa couverture était retournée dévoilant des jambes maigres et livides, des pieds qui semblaient n’être plus que deux petits morceaux de bois sec, des chaussettes en laine noire. D’une voix faible, son père se plaignait de ne plus se rappeler la Fatihah en entier si bien que sa mère l’avait fait répéter avec elle encore et encore et cela ressemblait au chant triste de deux êtres épuisés. Elle était restée figée à côté de la perfusion à regarder tomber les gouttes de glucose.

Elle ne finirait pas avec cet homme comme son père et sa mère.

Elle avait parcouru la péninsule des mots pour décrire cette relation brève et compliquée mais n’était probablement parvenue qu’à additionner des raisons pour donner du prix à quelque chose qui n’en avait pas : les bombes à fragmentation, les mines terrestres, les armes chimiques, les grenades, les balles, les roquettes, les accidents de voiture, les assassinats politiques, le poison radioactif ou l’arsenic. Leur rencontre et leur séparation, à elle et à cet homme, n’avait que de nobles buts. C’est comme ça qu’elle se consolait.

Il s’était juré de parcourir le monde, au début pour oublier le mot « nord » qui le poursuivait comme un esprit mauvais de la banlieue parisienne errant au-dessus des usines, un mot qui avait hanté les premiers membres de sa famille à avoir posé le pied ici. Il pensait que des lieux nouveaux allaient le libérer du mot « nord », des lieux justement privés de liberté ou qui venaient juste de la recouvrer, et prouver que ce mot proliférait partout comme les cellules cancéreuses qui avaient rongé le corps de son père. Maintenant, il rêvait d’aider tous ceux qui étaient comme lui.

Elle vit son reflet dans le miroir sur le mur. Elle tenait le menu et derrière elle quelqu’un qu’elle ne connaissait que depuis deux jours ramassait ce qui était épars sur le sol.

« Tu es toute pâle ». Il lui prit le menu des mains puis se mit à marmonner les noms des plats en tournant les pages, pointant ceci, pointant cela.

Elle se sentait fiévreuse.

Son père voulait qu’elle épouse quelqu’un d’une ascendance irréprochable, à qui elle devrait obéir et dont les paroles seraient pour elle malédiction et bénédiction pour le reste de ses jours. Elle avait été blessée et elle avait protesté dans son cœur : pourquoi devrait-elle se soumettre à quelqu’un qui ne serait jamais l’égal de sa mère qui l’avait mise au monde, à quelqu’un qui ne souffrirait pas quand elle souffrait, et qui par-dessus le marché ne l’aurait jamais nourrie de son corps ni allaitée. Et c’était à quelqu’un comme ça qu’elle devrait livrer son corps pour la première fois.

Pourtant, avait dit son père, c’était cet homme qui irait en pèlerinage avec elle jusqu’au lieu où les oiseaux porteurs de braises avaient vaincu l’armée des éléphants, là où Ibrahim avait fait la preuve de la grandeur de sa foi en sacrifiant son fils qu’Allah avait remplacé par un mouton, là où des amants s’étaient retrouvés après 700 ans de séparation, là où l’on commémorait sans trêve la guerre et l’amour.

Telle était la volonté de son père. Parce qu’il devait préserver le sang de ses ancêtres de toute souillure et de toute honte tant de la part des hommes que de celle des esprits et des démons cachés.

Elle avait été recouverte de prières vieilles d’un millier d’années qui l’enveloppaient et la protégeaient comme un éternel brouillard. Personne ne pouvait la toucher. Elle avait alors pensé qu’au bout du compte il était aussi douloureux d’être honorée que d’être avilie.

Pourtant, son père avait oublié que dans les veines de sa fille coulait le sang des Accadiens, leurs ancêtres qui avaient parcouru les déserts sans jamais se fixer.

Cet homme était une péninsule qui s’étendait dans sa pensée. C’est ainsi qu’elle le conserverait dans son souvenir, parce quelque chose de vaste réserve toujours des surprises.

Son téléphone portable vibra. Une seule fois. Un court message de sa sœur cadette. Un message qui arrivait trop tard parce que le réseau était perturbé ou encombré, ou pour une autre raison qu’elle ne saisissait pas : « Papa n’est plus. Il est parti très calmement, dans la lumière de la foi. Tout ce qui vit doit mourir. »

Elle resta silencieuse. Son monde devint plat. L’homme était devenu plus maigre qu’il n’était en réalité.  La table, les chaises, le lit, l’armoire s’étaient aussi réduits. Lorsque l’homme lui caressa doucement le front, elle sentit un parfum étrange et frais. La tristesse et le plaisir se mêlèrent. Les yeux bruns l’observaient avec étonnement. Lorsqu’elle put à nouveau voir normalement, elle attrapa son voile sur le sol. Elle n’irait nulle part, elle voulait juste rester seule un moment.

Banda Aceh, Février 2008
Traduction Hélène Poitevin-Blanchard




Linda Christanty is an author and journalist. Her writing has been recognized by various awards including the national literary award in Indonesia (Khatulistiwa Literary Award 2004 and 2010), award from the Language Center of the Ministry of National Education (2010 and 2013), and The Best Short Stories version by Kompas daily (1989). Her essay "Militarism and Violence in East Timor" won a Human Rights Award for Best Essay in 1998. She has also written script for plays on conflict, disaster and peace transformation in Aceh. It was performed in the World P.E.N Forum (P.E.N Japan and P.E.N International Forum) in Tokyo, Japan (2008). She received the Southeast Asian writers award, S.E.A Write Award, in 2013.

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