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Le cirque (par Linda Christanty)

Posted in Fiction by Linda Christanty on 05/29/2009

Ce cirque-là n’est pas une attraction destinée à distraire un public. Toute son activité est dirigée vers une seule cible : un escargot mort à la forme dramatique et gigantesque, dressant sa masse face à la mer calme enveloppée de brouillard. Un opéra.

Ce cirque-là n’est pas une attraction destinée à distraire un public. Toute son activité est dirigée vers une seule cible : un escargot mort à la forme dramatique et gigantesque, dressant sa masse face à la mer calme enveloppée de brouillard. Un opéra.

Deux jeunes anarchistes commencent à secouer les portes du bâtiment. Ils sont furieux parce qu’il est fermé à clef. Ce sont des chats de la forêt. Sauvages. Féroces. Tu crois qu’ils sont pareils aux chats du village que tu recueilles dans ta maison, inapprochables et dangereux à leur arrivée mais ensuite doux et venant te lécher la main lorsque que tu les as nourris pendant plusieurs jours ? Un tel optimisme est cent pour cent erroné en ce qui les concerne. Regarde, l’un d’eux essaye d’escalader le haut bâtiment, s’accrochant aux barreaux avec ses griffes avant de redescendre. Miaouou … Leurs dents blanches pointues sont plantées dans des gencives roses.

Les cinq cents personnes les plus riches du monde se sont réunies dans ce bâtiment. Pour parler du Tiers Monde. « Pour coloniser le Tiers Monde ! » crie quelqu’un. Sont-ils vraiment cinq cents ? Pas plus ou pas moins ? C’est ce que dit le tract. Cinq cents. Les chiffres ronds ont l’air faux. Un chiffre impair serait plus convaincant.

On entend le discours de quelqu’un amplifié par un mégaphone. La foule crie. Deux hommes portant le costume du Joker se livrent à des acrobaties dans la rue. On frappe des tambours.Le vacarme se déchaîne. Les policiers à cheval, en rangs impeccables, montent la garde aux carrefours.

« Hé, ne va pas par là-bas. Les coups de sabots, ça fait très mal », dit quelqu’un dans la foule. Qui ? Il ne voit que des visages immobiles. Tous livides.

Sa vessie est pleine. Où sont les toilettes publiques ? Ici tout est tellement étranger, embrouillé, labyrinthique. A Melbourne les pâtés de maisons sont disposés de façon plus ordonnée. Il adore se balader à pied là-bas. Et la cuisine grecque du restaurant Stalactite … ou Stalagmite hmmm … elle a vraiment réveillé ses appétits, supérieurs et inférieurs, qui s’étaient émoussés au début de son séjour. C’est une cuisine riche en épices, aux parfums puissants.

Il y a quatre jours, il était encore là-bas, et il est tombé sur une manifestation qui avait des airs de carnaval. Alors qu’il s’apprêtait à téléphoner d’une cabine publique, il a entendu une rumeur qui se rapprochait de lui. Il a remis la pièce dans sa poche puis s’est rapidement tourné vers la rue pour voir ce qui se passait. Des gens avançaient en rangs. Les voitures avaient du mal à se frayer un passage. Au début, il a pensé qu’il s’agissait de lycéens qui s’entraînaient pour le défilé devant célébrer l’anniversaire de la Reine. Mais le contenu des banderoles l’a vite détrompé. « Libérez les réfugiés politiques ! » N’importe quoi ! Les réfugiés sont tout sauf des gens libres. C’est déjà une chance qu’ils aient pu s’enfuir.

Les manifestants réclamaient la libération des réfugiés de guerre enfermés dans des centres d’hébergement. N’imaginez pas de générosité dans ce genre de lieux. Centres d’hébergement = prisons.

« Ne te balade pas n’importe où sans passeport. Sinon ils t’enfermeront là-bas » lui avait recommandé Suzanne lors de leur dernier déjeuner plein de passion.

Suzannne haïssait la politique comme elle haïssait la religion. Les gens se querellent et s’entretuent à cause de la religion. Comme elle ne connaissait aucun prophète personnellement, elle refusait de mourir pour la guerre qu’ils se livraient. Si elle devait mourir, elle voulait mourir pour elle-même.

Lui et Suzanne se complétaient parfaitement, mais ils avaient rompu il y a deux ans. Sa femme avait lu les messages électroniques qu’ils s’envoyaient. « Nous venons juste d’avoir notre premier bébé et tu me trompes déjà » avait-elle crié, folle de rage. Un biberon avait volé jusqu’à son front. Les parents avaient essayé de les réconcilier. Entamez une nouvelle lune de miel ! Passez plus de temps ensemble ! Là-dessus, ils avaient eu un deuxième enfant, mais cela n’avait rien changé. Il continuait à coucher avec des femmes, partout. Des chefs d’entreprises, des employées de compagnies aériennes, des gérantes d’hôtel, des danseuses, des femmes au foyer, des propriétaires de restaurant … Apolitiques, mais importantes, ne serait-ce que pour pique-niquer. En plus, il avait pour principe de transgresser les interdits. Lorsqu’il était enfant, il sautait souvent par-dessus la clôture ou par la fenêtre.

Il avait déjà assez d’audace pour refuser d’obéir. Il faisait exprès de s’enfermer dans sa chambre lorsque le professeur de religion venait, et ce maintes et maintes fois.

« Il ne faut pas être paresseux pour entrer au paradis. Les infidèles vont en enfer et là on ne leur donne à manger que les fruits du zarkum » prêchait Bang Satar, le professeur de religion qui était à la fois un homme sage et un guide pour le paradis.

« Qu’est ce que c’est que le zarkum ? » avait-il demandé, étonné.

« Le zarkum, c’est le zarkum. Il n’y en a qu’en enfer. »

« Quel goût a-t-il ? »

« L’important c’est qu’il a mauvais goût et que seuls les infidèles mangent de ses fruits. »

Voilà qui était étrange. Bang Satar avait le front d’affirmer que les fruits du zarkum avaient mauvais goût alors qu’il n’en avait seulement jamais vu un.

Il protestait aussi auprès de son père et de sa mère. Est-ce qu’il n’y avait pas un autre arbre, plus indiqué, pour servir d’emblème au parti ? Pour autant qu’il le sache, le banyan était un arbre de malheur, un nid d’esprits, qui empêchait les rayons du soleil du matin, riches en ultraviolets et en vitamine C, de baigner de leur lumière le corps des hommes en renforçant leurs os. Celui qui avait choisi le symbole du parti de son père et de sa mère devait être un sorcier qui aimait s’associer avec les esprits et les fantômes, pensait-il, en se rappelant les films fantastiques qu’il avait vus.

« Eh, ne dis pas ça ! Sinon tu vas te faire arrêter » avait dit son père qui venait juste de prendre ses fonctions de membre de l’assemblée de la province.

Soutenez le Venezuela ! Soutenez Chavez ! Vive Castro ! Bush assassin !

Une fille maigre, rousse, avec un sac à dos, va et vient en distribuant des tracts et des brochures. Il a l’impression de l’avoir déjà connue. Mais où ?

Il lui fait signe. Ils se sourient et des tracts changent de mains. Ses doigts sont tendus comme pour recevoir un bouquet de fleur de quelqu’un qui lui plaît beaucoup mais qui n’est pas sa petite amie. Il fait froid. Il a envie que quelqu’un le prenne dans ses bras. Mais la fille s’en va.

Six heures. Le vent souffle très fort. Avant d’être coincé ici, il a tourné en rond sur le port. Il attendait quelqu’un.

Des magasins étaient alignés de l’autre côté du quai. Sur toute sa longueur, du côté de la terre. La plupart étaient fermés. Le jour de l’anniversaire de la reine était un jour férié. Il a quand même trouvé la porte d’une galerie ouverte. Collins & Kent ; Fine Art.

Sur la table il y avait une boîte contenant des brochures. Il en avait pris une. Des reproductions de tableaux de Jan Voss, un nom étranger pour le touriste venu des tropiques. Soudain, tout autour de lui était devenu vert. Il est vrai qu’il n’avait pas déjeuné à midi.

Vert. Tout était vert. Tout vert.

« Tu es tout pâle. » L’apostrophe lui avait coupé le souffle.

Il avait eu un sourire forcé.

Les deux hommes à côté de celui qui portait un sombrero tenaient des AK 47.

« Fais donc un café au lait pour notre invité » avait dit le général à son subordonné.

Son sang s’était remis à circuler.

Il n’était qu’un avocat téméraire qui se donnait des airs avec sa connaissance des droits de l’homme. Un jour il avait été intercepté par deux motards alors qu’il allait en voiture au bureau. Il avait dû se ranger sur le bas-côté. L’un des motards avait sorti un pistolet, était monté dans sa voiture et lui avait fait prendre une route. La route tournait et virait. Près d’un village, ils avaient abandonné la voiture. Quelqu’un était venu les chercher et les avait conduits dans un bâtiment vide, une ancienne école primaire du gouvernement.

« Je veux connaître les droits de l’homme. » L’homme arborait un large sourire. Qui n’avait absolument rien de cruel.

Depuis ce moment il avait souvent envoyé des livres dans la forêt. Petit à petit, il était devenu un conseiller indispensable. Un jour, le général l’avait désigné comme négociateur.

Traduction Hélène Poitevin-Blanchard.




Linda Christanty is an author and journalist. Her writing has been recognized by various awards including the national literary award in Indonesia (Khatulistiwa Literary Award 2004 and 2010), award from the Language Center of the Ministry of National Education (2010 and 2013), and The Best Short Stories version by Kompas daily (1989). Her essay "Militarism and Violence in East Timor" won a Human Rights Award for Best Essay in 1998. She has also written script for plays on conflict, disaster and peace transformation in Aceh. It was performed in the World P.E.N Forum (P.E.N Japan and P.E.N International Forum) in Tokyo, Japan (2008). She received the Southeast Asian writers award, S.E.A Write Award, in 2013.

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